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ARNAUD CREVOISIER
Le procès civil du«Nestlégate» s’est ouvert sur un petit coup de théâtre
hier à Lausanne. Citée à comparaître comme témoin, S. J., une des trois
employées de Securitas impliquées dans l’espionnage d’Attac Vaud, a refusé
de se présenter à l’audience. Dans une lettre lue en préambule par le
président du tribunal d’arrondissement, elle invoque «le droit de garder le
silence», ncraignant «un lynchage médiatique ». Elle estime avoir tout dit
lors de son audition dans le cadre de l’instruction pénale. Celle-ci s’était
soldée par un non-lieu en 2008.
Séquelles évoquées

Au civil, les neuf plaignants demandent réparation pour
atteinte à la sphère privée, réclamant une indemnité de n3000 francs chacun.
Membres du groupe de rédaction du livre «Attac contre l’empire Nestlé», ils
avaient été infiltrés par S. Z., alias «SaraMeylan», lors de réunions à leur
domicile entre septembre 2003 et juin 2004. Puis, entre fin 2004 et
septembre 2008, S. J. avait, sous son vrainnom, participé aux réunions dun
groupe «Mondialisation et multinationalesn . Les deux taupes navaient
aussi eu accès aux correspondances néchangées entre les membres d’Attac.
Elles en avaient rendu compte dans des rapports transmis à la multinationale
veveysane. Nestlé et Securitas avaient affirmén’en avoir plus reçu après
2005.
Une autre défection a été enregistrée hier, celle de F. D., qui était la
supérieure de S. Z., puis de S. J. au sein de la cellule de Securitas.
Invoquant à son tour le «droit au silence» dans une lettre lue à l’audience,
elle dit se sentir menacée. «Regrettable», commente le juge.
Le procès débute avec une prise de parole des plaignants. Tous évoquent les
séquelles psychologiques de l’affaire: méfiance, angoisse, sentiment
paranoïaque d’être constamment surveillé. «Cette invasion de mon espace
personnel et professionnel m’a profondément choquée», résume l’écrivain
franco-américaine Susan George, auteure de la préface du livre (précisons
que «SaraMeylan» en avait ellemême rédigé un chapitre). «On éprouve de
vraies terreurs lorsqu’on réalise que des personnes en qui vous avez
confiance vous trahissent », dit une autre plaignante.
L’audition des témoins cités par Attac confirme le malaise durable suscité
chez les personnes espionnées comme au sein de l’organisation. L’avocat de
Nestlé, Me Christian Fischer, et celui de Securitas, Me Gilles Robert-Nicoud,
remettent en cause le caractère privé des correspondances échangées. Comme
ce mail envoyé par un des témoins (que recevra «SaraMeylan»), où celuici
annonce sa venue en Suisse, une information qui apparaît quelques jours plus
tard dans le programme d’une conférence à laquelle est invité ce même témoin
(lire ci-dessous). «Maintenez- vous que votre présence en Suisse était
secrète?», interroge Me Robert-Nicoud. «A ce moment- là, l’information était
encore privée», maintient le témoin.Un ancien responsable d’Attac Suisse
viendra étayer le caractère confidentiel de ces échanges, rappelant que la
section nationale de l’organisation n’y avait
elle-même pas accès. Des copies du rapport Place aux témoins de la défense.
M. R., un ancien adjoint au responsable de la communication de Nestlé,
prétend qu’il ignorait qu’un agent de Securitas avait été infiltré chez
Attac. De «Sara Meylan», qu’il a rencontrée mais dont il dit ne pas avoir su
le rôle exact, il affirme
aussi n’avoir jamais lu les rapports: «Les seuls documents que j’ai vus
étaient des parties de l’ouvrage en préparation».Une assertion mise en doute
par les déclarations de l’ancien secrétaire général de la multinationale,
qui avait lui-même vent des comptes- rendus de Securitas. «Le service de
communication recevait copie de ces rapports. Je ne sais pas siM. R. les a
lus.» Détails surprenants Puis, «SaraMeylan» elle-même fait son entrée.Me
Rodolphe Petit, un des deux avocats des plaignants, s’étonne du foisonnement
de détails dans certains rapports, alors que la jeune femme ne prenait
presque aucune note lors des réunions. Celle-ci assuren’avoir «jamais
enregistré quiconque» et tout rédigé de mémoire. Elle reconnaît avoir établi
un profil physique détaillé des rédacteurs, mais se défend d’avoir ausculté
leurs penchants idéologiques. «Je n’ai jamais cherché à établir des profils
politiques. J’ai rapporté ce que les participants disaient.»
Me Petit l’interroge sur un procès- verbal de séance retrouvé sur un
ordinateur de Securitas, lors de l’enquête pénale. Le document est daté du 7
juillet 2004, alors que la taupe a officiellement cessé son infiltration en
juin. Elle émet l’hypothèse que c’est sa supérieure,F.D., qui l’a intercepté,
cette dernière connaissant lemotdepassedel’adresse email au nom de «SaraMeylan».
Et d’expliquer enfin les raisons pour lesquelles elle a mis fin à sa mission:
sa double vie commençait à lui peser. «Je n’avais plus de vie privée.
J’avais envie de vivrema
vie.» Le procès se poursuit aujourd’hui. Le Courrier
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Pour Franklin Frederick, le
mot «infiltration» rappelle une sale époque |
«Cette invasion de mon espace personnel et professionnel
m’a profondément choquée», a expliqué l’écrivaine franco-américaine Susan
George hier à Lausanne. KEYSTONE Appelé à la barre comme témoin hier à
Lausanne, le militant brésilien Franklin Frederick est ressorti du tribunal
avec l’impression d’«avoir été entendu». Ses courriers électroniques ont été
lus par la «taupe» de Nestlé, mais les avocats du groupe ont plaidé que ces
informations étaient d’ordre public. Au mot infiltration, il frémit encore.
Lui qui avait 20 ans à la fin de la dictature militaire dans son pays.
«Est-ce que Nestlé transmettait ces informations au Brésil?», se demande
Franklin Frederick.
«En Suisse, grâce au soutien des Eglises et de la presse, il ne peut rien m’arriver,
mais ailleurs? Et pour les autres militants d’Amérique latine?» La
Télévision suisse italienne avait tourné un documentaire à Sao Lourenço, il
a été diffusé en février 2004. «Dans un e-mail, j’annonçais que je viendrais
en Suisse». Lors d’un débat à Davos en 2004, il pose une question à laquelle
Peter Brabeck, alors patron deNestlé, a réagi immédiatement: «L’Etat du Mina
Gerais vient de confirmer que nous pouvions rester». Pour préparer cette
réponse, il fallait que Nestlé ait eu connaissance de sa présence, selon
Franklin Frederick.
L’axe Bevaix-Sao Lourenço
En 2001, Nestlé avait envisagé le rachat d’une source
publique
à Bevaix, dans le canton deNeuchâtel. De nombreuses oppositions avaient
découragé la multinationale de Vevey, qui renonçait en janvier 2002. Aujourd’hui,
le service de presse de
Nestlé indique «qu’il s’agit d’une rumeur sans doute alimentée par notre
volonté d’étendre, dans le courant des années 2000, nos activités d’eau en
bouteille en Suisse.
C’est dans ce cadre que nous avons fait l’acquisition du groupe Henniez en
2007.»
Après cette victoire symbolique, le groupe Attac Neuchâtel avait pris
contact avec les opposants à la privatisation de l’eau à Sao Lourenço, au
Brésil. Cette région du Minas Gerais est connue pour son «circuit des eaux».
Avant l’arrivée de Nestlé, le tourisme thermal représentait un revenu
important pour la petite ville. Nestlé avait racheté la source de Sao
Lourenço au groupe Perrier en 1992, qui la possédait depuis les années
1980.Perrier se contentait d’embouteiller l’eauqui jaillissait naturellement.
Dès 1997, Nestlé développe «Pure Life», une eau de table enrichie de sels
minéraux, conçue pour les pays en voie de développement. A ce sujet, il faut
voir le film «Bottled Life»,
qui sort aujourd’hui en Suisse romande. En l’an 2000, Nestlé construit sa
fabrique sur les sources de Sao Lourenço et creuse, à 150 mètres de
profondeur, pour pomper l’eau. Dès
lors, la nappe phréatique diminue.
En 2004, la multinationale cesse de pomper l’eau de Sao Lourenço. Franklin
Frederick tourne les pages du rapport que SaraMeylan a remis à Nestlé dans
le cadrede sa mission pour Securitas. Son premier compte-rendu date du 2
septembre 2003 et le dernier du 18 mai 2004. Le nom de l’activiste brésilien
apparaît dès la page deux du rapport, dans le cadre de la préparation du
Forum social de Fribourg. Son nomrevientdeplus enplus régulièrement au fil
des pages. La surveillance se focalise rapidement surAttacVaud. «Je suppose
que des instructions sont venues pour cibler les opposants à Nestlé »,
avance Franklin Frederick.
Propriété privée
Très vite, l’espionne indique l’adresse e-mail du
Brésilien. «Je me pose la question: si cela n’avait aucune utilité, pourquoi
mentionnermon adresse?» Autre bizarrerie, la police vaudoise a retrouvé sur
ledisque durd’unordinateurn appartenant à Securitas un rapport de 2006 qui
citait Franklin Frederick et un militant d’Attac Neuchâtel. Un document que
l’on retrouve dans le livre d’Alec
Feuz, «Affaire classée. Attac, Securitas, Nestlé», publié aux éditions d’en
bas en 2009. La surveillance des membres d’Attac semble avoir donc duré plus
d’une année. Et le parc des eaux de Sao Lourenço reste une propriété privée
deNestlé, même si son service de presse précise que «le parc est ouvert au
public et géré en relation étroite avec la collectivité. » JEAN-LUC WENGER
ARCHIVES CHRISTIAN GALLEY
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